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Assises de la Haute-Corse : Y a-t-il eu prémiditation ?

Le procès du meurtre d'Ange Lekikot, commis le 1er février à  Lupino, s'est poursuivi ce mercredi après-midi avec, notamment, l'audition de la fille de la prévenue et compagne de la victime, des experts psychologiques et des enquêteurs. Les débats ont tenté de répondre à deux questions clés : l'intention d'homicide et la préméditation. Explications de Me Gilles Simeoni, un des avocats de la défense.

Le meurtre d’Ange Lekikot par Marie-Ange Luigi, est-ce un homicide volontaire et, si c’est un homicide volontaire, a-t-il été commis avec préméditation ? Les deux questions ont été au cœur des débats, de mercredi après-midi.
Un enchaînement de circonstances
Pour les enquêteurs, interrogés par le Président Hoareau, l’intention d’homicide et la préméditation ne font aucun doute. Le fait que l'accusée « a clairement dit à son mari qu’elle allait tuer le compagnon de sa fille » prouve, selon eux, l’intention.
Le fait, notamment, « de téléphoner à un ami pour obtenir une arme, de monter le fusil, de mettre une cartouche à l’intérieur, de mettre l’arme dans la voiture et de redescendre la chercher et d’avoir en tête de s’exprimer avec une arme à la main » prouve la préméditation.
Le drame survient dans un enchaînement de circonstances. « L’élément déclencheur est la situation difficile dans laquelle se trouve Marie-Hélène, fille de la prévenue et compagne de la victime. Le tempérament de la prévenue joue un grand rôle et le flot d’injures et de menaces dont la victime l’a abreuvée parachève le tout », précise un policier.
La défense contre-attaque
Me Gilles Simeoni va s’attacher à infirmer, point par point, cette thèse, à rappeler aux jurés que sa cliente a toujours nié avoir prémédité son geste, et a, au contraire, toujours affirmé n’avoir jamais eu l’intention d’utiliser son arme. « Le fusil, c’était comme une protection. Je suis partie après avoir tiré. J’avais peur. Je ne voulais pas tirer. Je ne pensais pas en arriver là », avoue-t-elle en garde à vue.
Lui emboîtant le pas, Me Jean-Michel Mariaggi, avocat de Michel et Ange Campretti, respectivement le mari et le fils de l'accusée, poursuivis, le premier pour non dénonciation et le second pour dissimulation et destruction de preuves, va également pointer les contradictions des enquêteurs. Il rappellera, notamment, les propos de l’un d’eux qui qualifie le geste mortel de Marie Ange Luigi de « geste de rage et d’énervement »,  qualification qui contredit l’intention d’homicide.
Les experts psychologiques parlent, eux, "d'un contexte émotionnel chargé qui peut justifier le passage à l'acte ", jugeant la prévenue "hypersensible à ce qui se passe chez ses enfants parce que cela la renvoie à ce qu'elle a vécu".
Une relation fusionnelle
L’autre temps fort de l’audience, qui s’est poursuivie tard dans la soirée, fut l’audition de la fille de la prévenue, compagne de la victime et nœud gordien du drame. Tremblante de peur, d'une voix rapide, d’une franchise absolue, Marie Hélène Campretti vient à la barre exprimer son sentiment de culpabilité et ses remords. «  Je suis catastrophée. Je n’y crois toujours pas. Trois ans que ma mère est en prison ! Je n’aurais jamais du rester avec Ange. C’était une relation destructrice. Je me suis enfoncée. Je me droguais avec lui. Ma mère voyait clairement que cette relation me détruisait, que je dépérissais. Elle a fait ça parce qu’elle m’aime ».
Le témoin, qu’un expert psychologique décrit dans une relation fusionnelle avec sa mère et de conjugopathie avec son compagnon, c’est-à-dire une relation de couple basée sur le conflit, dépeint la victime sous l’emprise permanente de l’alcool et de la drogue. Elle relate les violences habituelles qu’elle subissait d’Ange Lekikot. A Me Gilles Simeoni qui lui demande si elle regrette, elle a ce cri du cœur : « Je regrette à un point ! Je ne suis rien sans ma mère ! Ma mère, c’est tout pour moi ! ».
A la fin de l’audience, elle se jette dans les bras de cette mère qu’elle n’a plus revue depuis son incarcération.
Le procès se poursuit jeudi avec l'audition de l'entourage de la victime, l’expert en balistique et l'examen des preuves matérielles.
                                                                                                                                 N. M.

Gilles Simeoni : « Il n’y a pas eu préméditation »

Avocat avec Me Cynthia Costa-Sigrist de Marie Ange Luigi, Me Gilles Simeoni revient sur la question de la préméditation qui fut au cœur des débats de cette première journée d’audience. Expliquant la différence avec la notion, également évoquée et qui sera débattue jeudi, d’intention d’homicide, il confronte les deux thèses de l’accusation et de la défense.

- Quelle est la différence existant entre la préméditation et l’intention d’homicide, les deux questions à trancher dans ce procès ?
- La préméditation est le dessein, avant l’action, de commettre cette action. L’intention homicide est de déterminer, au moment où la prévenue tire, si elle veut tuer la victime ou pas, ou bien si elle veut simplement le blesser, lui tirer dessus sans véritablement vouloir le tuer. La question de l’intention d’homicide sera en discussion demain au moment de l’audition de l’expert balistique.
- Pourquoi ?
- Parce que notre cliente explique, en garde à vue, qu’elle est à quatre mètres environ d’Ange Lekikot et qu’elle a un fusil de petite taille. Etant handicapée d’une main, elle ne peut pas tenir le fusil à deux mains, donc elle tend la main tenant le fusil et, sans viser, tire le coup qui va, malheureusement, atteindre la victime à la tête et le tuer. Au moment où elle tire, veut-elle le tuer ou lui tire-t-elle dessus sans avoir forcément l’intention de le tuer ? C’est le débat qui aura lieu pour déterminer si cet homicide est volontaire ou est le fruit d’une violence avec arme ayant entraînée la mort sans intention de la donner.
- L’essentiel du débat d’aujourd’hui portait sur la préméditation. Pouvez-vous nous expliquer ?
- La question de la préméditation est la suivante : A 15 ou 16 heures, au moment de l’altercation entre la prévenue et la victime, lorsque la prévenue sort de cette altercation en colère et qu’elle va chercher une arme, retourne-t-elle dans l’appartement de la victime avec le dessein de le tuer ? C’est la thèse de l’accusation. 
- Quelle est la thèse de la défense ?
- Notre cliente dit à la victime sous le coup de la colère pendant la dispute : « Je vais te tuer ». Elle prend une arme, mais ce n’est pas parce qu’elle a prononcé ces paroles et pris une arme, qu’elle veut forcément le tuer. Notre thèse est de soutenir qu’au comble de la colère, des injures, des insultes et des menaces sont échangées. A partir du moment où Marie Ange Luigi veut imposer à Ange Lekikot, qu’elle considère comme dangereux, de rompre avec sa fille, comme elle est une femme, de petite taille, faible, qu’elle sait qu’il peut être éventuellement violent, elle prend une arme pour lui faire peur et lui montrer sa détermination.
- Le Président Hoareau semble penser que le fait qu’elle soit redescendue prendre une arme est une circonstance aggravante ?
- Je dis le contraire. Si quand Marie Ange Luigi quitte son domicile de Ville-di-Pietrabugno, elle est dans la préméditation, c’est-à-dire dans la volonté arrêtée de tuer Ange Lekikot, arrivée devant l’immeuble de la victime, elle monte avec son arme et le tue. Elle ne monte pas, comme elle l’a effectivement fait, discuter sans arme. 
- Les enquêteurs ont répondu oui aux deux questions concernant l’intention d’homicide et la préméditation de votre cliente. Comment réagissez-vous ?
- Les enquêteurs vont toujours vers l’incrimination la plus grave, un peu comme la rivière va à la mer. Ils disent qu’à partir du moment où on tire sur quelqu’un avec un fusil de chasse à quatre ou cinq mètres, c’est qu’on veut le tuer. Mais il y a beaucoup de cas, y compris récents et avec une arme de ce calibre, où le crime est requalifié parce que la personne veut tirer, mais ne cherche pas forcément à tuer. Elle prend le risque de tuer ou de blesser très grièvement, mais n’a pas la volonté de tuer. Les enquêteurs oublient de dire qu’au moment où ma cliente avoue en garde à vue, au terme d’un processus épuisant après de nombreuses nuits blanches et un long interrogatoire, elle libère sa parole, selon les dires du policier qui l’interrogeait. Elle va donner un certain nombre de détails qui sont tous confirmés. Seulement, elle reste constante sur le fait d’affirmer : « Je n’ai jamais voulu le tuer, j’ai pris l’arme pour lui faire peur et, ensuite, ça a dérapé ».
                                                                                              Propos recueillis par N. M.

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