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Arte Mare : Polar et révolutions

Du 21 au 26 novembre, se tient à Bastia la 29ème édition du festival Arte Mare, festival du film et des arts méditerranéens. Au programme : des films, des expositions, des conférences, des ateliers, des hommages, une compétition, des prix cinématographiques et littéraires, des écrivains, des cinéastes, des comédiens, des plasticiens … Un thème : le polar. Un focus sur les révolutions arabes. Une programmation originale et distrayante. Explications de sa présidente, Michèle Corrotti, également professeur de lettres classiques et de cinéma au lycée Giocante de Casabianca.

- Quelle est la spécificité  de ce festival Arte Mare ?
- Arte Mare est, depuis l’origine, un festival du film méditerranéen et même des cultures méditerranéennes. Son appellation a changé en 2001 et est devenue Arte Mare, festival du film et des arts méditerranéens, pour indiquer que c’est un festival des arts mêlés. A côté des programmations filmiques, nous proposons des expositions de qualité et qui ont marqué les esprits, comme l’exposition du peintre algérien, Rachid Koraïchi, qui s’est ensuite retrouvée au Musée de l’Ermitage. Nous décernons aussi un double prix littéraire, le prix Ulysse, qui a sa petite renommée et couronne des auteurs ayant un lien avec la Méditerranée. Il récompense l’ensemble de l’œuvre d’un auteur, cette année Pierre Assouline en présence d’Antoine Gallimard, et un premier roman, Temps matériel de Giorgio Vasta, un auteur italien. 
- Vous avez noué  un partenariat avec la chaîne Arte. En quoi consiste-t-il ?
- Nous projetons des films produits ou diffusés par Arte. Sur ce thème du polar, Arte nous a proposé trois films tirés de sa série noire, des films déjà diffusés à la télévision, mais qui seront, là, projetés sur grand écran. Notamment un film d’Orso Miret, un cinéaste d’origine corse, qui est déjà venu au festival pour présenter Le silence. L’an dernier, nous avons bénéficié de films en avant-première produits par la chaîne. Par exemple, Rubber, l’histoire du pneu meurtrier. 
- Quels sont les moments forts de ce festival ?
- Le premier est lié à la thématique, différente chaque année, souvent en lien avec la cinéphilie, mais pouvant s’ouvrir à la littérature et aux arts en général. La thématique est un peu la couleur du festival, son rythme. Pendant plusieurs années, le thème était un focus sur un pays méditerranéen : le Liban, la Sicile, etc. Depuis trois ans, avec nous nous sommes affranchis de cette contrainte géographique et culturelle pour adopter des thématiques plus transversales : la crise, la comédie et, cette année, le polar. Nous rendons un hommage à Lino Ventura, un petit hommage au Giallo de Dario Argento et à Poupoupidou, qui sont des nouvelles formes de polar. En ouverture, un court-métrage Ter Ter est l’amorce d’un film policier avec une bataille entre voyous et policiers. En plus des films, des Appuntamenti se tiennent tous les soirs à 18 heures et permettent de parler, par exemple des gangsters dans le cinéma et la littérature américaine.
- En quoi consiste la compétition ?
La compétition est le temps fort du festival. Elle porte sur sept films méditerranéens représentant leur pays et qui sont programmés le soir à 19 h et à 21 h. Elle s’ouvre à des films inconnus et des auteurs peu connus, des films inédits qui, souvent, n’ont pas encore trouvé de distributeurs. Ce qui entraîne des disparités entre des œuvres très abouties et d’autres très intéressantes mais qui ne sont pas aussi abouties. Notre programmation accueille parfois un premier film d’un jeune réalisateur méditerranéen inconnu et un film d’un cinéaste reconnu et adoubé. Les années passées, nous avons passé tous les films de l’auteur turc bien connu, Nuri Bilge Ceylan. 
- Qui compose le jury, cette année ?
- Le jury est composé de 7 personnes. Son président est Jean Paul Salomé, cinéaste bien connu, auteur de films grand public comme Belphégor ou Arsène Lupin. Les autres membres sont : Paul Alessandrini, photographe corse, journaliste, homme de musique, auteur d’un film sur Bob Marley. Ensuite, le cinéaste et scénariste Michel Ferry, les comédiens Stéphane Freiss et Zinedine Soualem, un auteur de polar Maud Tabachnik et l’animatrice de télévision, Michèle Dominacci.
- Quels prix seront décernés ?
Le prix du jury, qui est le Grand prix Arte Mare, patronné par la Matmut. Le prix du public, patronné par la BFM. Le prix du jeune public CCAS est remis par les élèves des classes cinéma du lycée Giocante. Un prix d’interprétation et le prix de la meilleure musique et bande son remis par RCFM. 
- Le festival offre en plus un focus sur le printemps arabe.
- Oui. Le panorama est un autre temps fort du festival qui concerne généralement la Méditerranée, c’est une carte blanche qui porte un autre regard, par exemple sur un réalisateur connu. Souvenez-vous de l’hommage à Amos Gitaï ou à Emir Kusturica qui a fait son premier concert français avec son groupe No Smoking à Bastia. Cette année, nous le consacrons au printemps arabe avec des films et des réalisateurs égyptiens, tunisiens, libanais et israéliens. On peut prêter une attention particulière au film Laïcité, Inch Allah ! de Nadia El Fani, une sorte de brûlot très courageux qui a été très attaqué. 
- Côté art, quelles sont les expositions présentées cette année ?
- Cette année, Dominique Ricci, lui-même plasticien, assume le rôle de Commissaire d’exposition. Nous lui avons demandé de choisir des expositions correspondant au thème du polar, ce qui a présenté quelques difficultés. Il a réuni un certain nombre d’artistes. Hervé Bruhat, photographe-écrivain, qui présente des grands formats de nus dans des ambiances rappelant celles du polar. Marc-Antoine Orsoni, artiste ajaccien, qui présente un travail original et plein d’humour. Laetitia Carlotti, artiste cortenaise, a réalisé les trophées et travaillé sur les silhouettes dessinées à la craie sur les scènes de meurtre. Agnès Accorsi, autre artiste ajaccienne, a fait un travail sur les traces et les empreintes. Enfin, un autre ajaccien, Vincent Milleliri, présente des œuvres poétiques intitulées Ondules.
- Ces artistes sont-ils tous méditerranéens ?
- Non. Les expositions sont collectives et ouvertes aussi à des plasticiens continentaux. Mais, il y a toujours des artistes corses et souvent des artistes méditerranéens comme, par le passé, le peintre espagnol Miguel Galanda, le peintre marocain Mahi Binebine ou le grand peintre grec Alekos Fassianos. 
- Tous ces évènements se passent-ils dans un même lieu ?
- Oui, le Théâtre de Bastia. Nous l’investissons pour une semaine. Les lieux d’exposition sont la Salle des Congrès et le Fumoir où nous avons dressé pour l’occasion des murs de bois temporaires. C’est un gros travail car il faut créer un espace d’exposition dans un lieu qui n’en comprend pas. 
- Quel est le rapport du public à ce festival ?
- Le festival est une manifestation très suivie avec 9 000 entrées environ. Mais, il y a toujours un travail à faire de renouvellement du public pour aller vers un public jeune. Dans la journée, nous proposons une offre pour les scolaires avec des ateliers. Les classes cinéma du lycée Giocante, qui s’intéressent à toutes les formes de cinéma, sont très présentes. Des enseignants, notamment de français, amènent leurs élèves parce que la lecture de l’image et le cinéma sont au programme de certaines classes. Les révolutions arabes peuvent intéresser les professeurs d’histoire. Le festival doit être profitable à tous.
- Si vous deviez tirer un bilan de ces 29 ans de festival, quel serait-il ?
- Le premier bilan positif à tirer est d’exister toujours après 29 ans, ce qui n’a pas été donné à toutes les aventures festivalières ou cinématographiques.
- Qu’est-ce qui vous a permis de durer ?
- L’obstination de notre démarche et la cohérence de notre propos. Il était presque logique que la Corse, île en pleine Méditerranée, ait un festival méditerranéen. Il est né à un moment où existait peu de festival de cinéma en France et à un moment de bouillonnement artistique et culturel en Corse. C’était quelque chose d’extraordinaire de faire surgir cette manifestation qui durait presque quinze jours. C’était un gros événement difficile à monter qui suscitait des conflits et des tensions, même parmi les nombreux invités. Il passait des films en VO, des films de la rive sud avec une programmation courageuse, audacieuse, qui ne plaisait pas à tout le monde. C’était très chaud et très bien, mais ce festival a quand même peiné, souffert. Il coûtait très cher.
- Vous dites que c’était chaud ! Le festival l’est-il encore aujourd’hui ?
- Les choses ont beaucoup changé. Non pas que les situations politiques, par exemple entre Palestiniens et Israéliens, se soient arrangées ! Il y a avait cette fermentation et cette ébullition parce que c’était tout neuf. Les gens essayaient d’utiliser ces moyens tout neufs qui leur permettaient d’être présents sur des scènes pour s’exprimer. Alors qu’aujourd’hui, il y a des festivals un peu partout. Ils servent toujours de lieux de parole. Vous avez vu à Cannes avec un cinéaste iranien empêché de venir recevoir un prix. Les festivals ont toujours ce rôle-là, ce sont des lieux de liberté de paroles, parfois des lieux de protestation.
- Pour durer, il faut aussi des moyens financiers. Quels sont les vôtres ?
- Le budget de l’ensemble de nos manifestations, Arte Mare et Histoire en mai, avoisine 150 000 euros. Nous bénéficions de la fidélité des partenaires institutionnels, au premier rang desquels la CTC qui a une politique culturelle très affirmée. Le Conseil général soutient ce festival depuis ses origines. La Ville de Bastia et les Affaires culturelles mettent le théâtre à notre disposition pour la semaine. Par ailleurs, il y a aussi des sponsors privés, comme la Matmut, BFM, la CCAS et les partenaires des médias comme RCFM et FR3 Corse.
- C’est plus facile aujourd’hui de monter le festival qu’il y a 29 ans ?
- Ce n’est toujours pas facile. Le combat recommence dès que le festival se termine. Il faut monter les dossiers de bilan, redemander de l’argent, tout réinventer à nouveau avec l’impression d’être toujours sur la corde raide. Cela coûte cher et d’autant plus cher que nous sommes en Corse avec les voyages à payer, l’hébergement et la restauration. Les invités viennent gratuitement, mais sont complètement pris en charge. C’est un gros travail qui exige beaucoup de bénévoles. Des gens prennent exprès des congés pour faire du bénévolat. On travaille beaucoup et on donne beaucoup de nous-mêmes pour que cette petite entreprise très artisanale présente un produit professionnel.
                                                                                              Propos recueillis par N.M.

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