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Vilaisarn Akkha, une pièce maîtresse sur l’échiquier corse

Souriant, calme, respirant la confiance, l’optimisme et la sérénité, se qualifiant lui-même d’ouvert sur le monde, Akkha Vilaisarn est un mathématicien joueur d’échecs, ses deux passions. Son histoire a des allures de success story américaine qui se serait jouée de Toulouse à Bastia. Arrivé sur l’île par un heureux coup du hasard, il est devenu, en dix ans, une pièce maîtresse sur l’échiquier de la ligue corse. Portrait et interview. 

La vie de Vilaisarn Akkha ressemble à une équation mathématique avec une inconnue, des valeurs, des variables, des probabilités, une hypothèse, le hasard et une certitude. L’inconnue surgit dès les premières années, comme un prélude nécessaire à la partie qui se jouera ensuite.

Né en 1973 à Ventiane, la capitale du Laos, d’un père quasi-ministre de la police et d’une mère professeur de français à l’université, la révolution communiste le contraint à l’exil. Sa famille décide de se réfugier aux Etats-Unis où son père a fait ses études, mais, au dernier moment, celui-ci choisit de ne pas déserter. Les évènements se précipitant, il est enfermé dans un camp de rééducation où il séjournera dix ans.

Pour ne pas subir le même sort, sa mère s’enfuit grâce à l’aide d’un coopérant français qu’elle finira par épouser. Akkha reste, avec ses deux frères et sa sœur, chez ses grands parents maternels. « Nous ne savions pas trop ce qui allait se passer. La situation devenait de plus en plus tendue, c’était chaud ! », se souvient-il. Lorsqu’il a quatre ans, ses grands parents décident de rejoindre leur fille en France. Commence alors une traversée difficile pour fuir le pays. Les souvenirs sont flous. « Je me souviens juste d’une scène quand nous traversions clandestinement le Mékong pour arriver en Thaïlande. Mon grand père nous disait que c’était un jeu. Nous jouions à cache-cache comme dans les films. Il nous donnait des bonbons, mais il ne fallait jamais se montrer quand les gens venaient, sauf si c’était ma grand-mère ou lui. Je me souviens juste de cette consigne ».  

Arrivés à Nice, sa grand-mère, ne parlant pas français, cherche une communauté laotienne, et la trouve à Toulouse. Son grand-père décède quelques mois plus tard. Sa mère, remariée, part vivre au Zaïre avec son mari diplomate. « Ma grand-mère nous a élevés avec des valeurs, surtout le respect qui est la valeur essentielle et aussi ce qui était bien et ce qui était mal. Nous nous sommes construits nous-mêmes en nous aidant mutuellement, mais c’est grâce aux valeurs qu’elle nous a inculquées que nous nous en sommes plutôt bien sortis ».  

Deux passions : les maths et les échecs

Il s’oriente vers des études de mathématiques, décroche sa maîtrise et découvre les échecs « plus ou moins, mon frère a du m’apprendre les règles », avoue-t-il. Rien de bien probant jusqu’à la retransmission télévisée du match Karpov-Kasparov lors des championnats du monde de 1990 à Lyon. « Ça m’a fait une grosse impression », reconnait-il.

Qu’est-ce qui l’a impressionné ? « La complexité du jeu ! Un proverbe indien dit que les échecs sont un lac où un moucheron peut s’y baigner et un éléphant peut s’y noyer. Je me suis tout de suite senti éléphant ». L’éléphant, qui est d’ailleurs, l’animal emblématique du Laos. « C’est peut-être un signe ! ». Une probabilité !

L’adolescent, qui a juste 17 ans, ressent une sensation presque physique. « C’était la première fois que je me sentais dépassé par quelque chose que je trouvais extraordinaire ».

Ainsi naissent les passions ! Il essaye de comprendre le jeu. « Plus je travaillais, moins je comprenais. C’est une espèce d’infini qui s’ouvre à soi, même si c’est un jeu fini mathématiquement. Plus on a de clés pour ouvrir de portes et plus on se rend compte qu’il y a des portes ». Et plus, cela se complexifie. La passion des maths se double de la passion des échecs. Akkha passe des diplômes pour enseigner les échecs et commence à dispenser quelques cours dans un club toulousain. « Je me destinais à être professeur de maths, puis finalement j’ai été happé dans le monde échiquéen ». 

Hasard et probabilités

Tout bascule sous l’effet d’une autre variable : la mort de sa grand-mère en 2002. « J’ai voulu alors quitter Toulouse où j’avais trop de souvenirs ». La fratrie, lourdement marquée par le deuil, se disloque et part aux quatre coins du monde. Akkha, lui, veut rester en France. Et là intervient le hasard, le pur hasard, fruit de la nécessité. Laissons le choix au hasard, cet homme de paille de Dieu, écrivait Marguerite Yourcenar. C’est ce que fait le jeune mathématicien joueur d’échecs.

Il prend une carte de France métropolitaine et tire au sort, avec une pièce de monnaie, un endroit où aller tranquillement pendant un an passer le CAPES de maths ou l’agrégation. Le hasard et des probabilités infinies. « Cela aurait pu être Lille ou Poitiers, la pièce est tombée sur la Corse, que je connaissais juste de nom ».

Et surtout un principe, une certitude que le sort ne pouvait que lui être favorable. Jouer sa vie, son avenir, sur une pièce de monnaie, c’est un comportement de joueur ? « Pas tellement. Peut-être une confiance en soi ». Une confiance dans le destin ? « Je dirais plutôt au monde. Je suis parti du principe que quelque soit l’endroit où la pièce tomberait, j’irai, je trouverai des gens extraordinaires, j’arriverai à me plaire. Mon caractère, l’ouverture que j’essaye d’avoir par rapport aux gens, la richesse qu’ils vont m’apporter et que je peux leur apporter, cet échange me mettait vraiment en confiance par rapport à l’endroit où je pouvais aller. »  

Du provisoire qui dure

Les gens, qui veulent fortement quelque chose, sont presque toujours bien servis par le hasard, disait Balzac. Le président du club d’échecs de Toulouse, élu de la Fédération française, apprend qu’un autre élu, Léo Battesti, cherche vainement un professeur compétent et dynamique pour la Balagne. « La coïncidence est que j’avais déjà tiré la Corse au sort, l’information m’est venue après. Je me suis dit pourquoi pas ! Mais c’était provisoire pour moi ». Un provisoire qui va durer cinq ans. Le premier contact avec la Corse se fait en hiver, par une belle journée où il faisait étonnamment beau. « Nous avons bu un café sur le port de Calvi en plein hiver avec le golfe devant les yeux et la neige sur les cimes. Je me suis senti bien tout de suite. J’ai eu un accueil extraordinaire des Corses qui m’ont ouvert leurs portes, donné leur amitié ».

Dix ans plus tard, Akkha Vilaisarn est toujours en Corse, à Bastia, directeur de la formation dans la fédération la plus dynamique de France. Le hasard a bien fait les choses. Le mathématicien préfère parler d’hypothèses. « C’est vrai que tout s’est plutôt bien emboîté. Je travaille toujours avec les hypothèses que j’ai, j’essaye de faire de mon mieux avec, je me donne les moyens pour cela ».  L’essentiel est d’avoir le bon état d’esprit. Celui qui le pousse, tout naturellement, à apprendre le corse. « C’était pour moi quelque chose de naturel, d’être là en Corse depuis tant d’années, d’avoir la possibilité de côtoyer des Corses et de parler la langue ». Les bons joueurs s’adaptent à chaque coup de l’adversaire, pour en faire un outil, un atout, une victoire. Dans la vie, comme dans une partie d’échecs. 
                                                                                                                                                N.M. 

 

Vilaisarn Akkha : « Les échecs sont une école de comportement »

Interview.

Vilaisarn Akkha : « Les échecs sont une école de comportement » 

La ligue corse d’échecs, créée, voulue, pensée et portée par la fougue de Léo  Battesti, est un modèle unanimement salué. Derrière cet incontestable succès se cache une volonté politique, une stratégie inédite et un outil extraordinaire d’enseignement. Explications de Vilaisarn Akkha. 

- Quelle est la place de la ligue corse aujourd’hui sur l’échiquier français ?

- La ligue corse des échecs est aujourd’hui l’une des plus importantes de France, deuxième par le nombre de joueurs derrière l’Ile de France qui compte 12 000 licenciés pour 10 millions d’habitants contre 7000 licenciés corses pour 300 000 habitants. Au prorata, c’est énorme ! Une ligue ordinaire, comme celle de Midi-Pyrénnées, compte 1500 licenciés.  

- A quoi est du ce succès ?

- Il est du à cette idée politique, à cette stratégie originale qu’a eu Léo Battesti de penser que la seule façon de développer l’activité était d’aller vers les enfants, vers un développement de masse. Les échecs sont un vieux sport, qui existe depuis près de 2000 ans, et qui, dans la tête de beaucoup de gens, dans la façon de procéder sur le continent, est considéré comme un jeu élitiste, le jeu des rois, mais un jeu d’arrière-salle de café. L’idée de Léo a été de prendre cet à-priori à contresens, de démocratiser le jeu pour former une masse importante et créer une élite, des champions, à partir de cette masse locale. Cette stratégie a été un succès grâce à l’adhésion du corps enseignant, du recteur, de l’académie, des pouvoirs publics et surtout des parents et des enfants. 

- En quoi, la ligue corse est-elle un modèle ?

Par le fait que les échecs sont vraiment acceptés et intégrés dans les écoles. Ailleurs, dans les ligues continentales, cette acceptation est très ponctuelle et dépend de la passion d’une personne, alors que la ligue corse est une grosse machinerie très structurée. Pour preuve, un enseignant d’ici est parti reproduire à La Réunion le modèle corse avec le même fonctionnement, la même stratégie dans les écoles, le même organigramme et le même état d’esprit. En deux ans, l’île est passée de 300 à 3000 licenciés. L’idée est de proposer une heure d’initiation par semaine dans les classes primaires dans le but de susciter l’intérêt des élèves et, ensuite, d’accueillir en club les plus motivés. Il s’agit de créer un pont entre l’école et le club. 

- Pourquoi l’école a t-elle adhéré à cet enseignement ?

- Parce qu’un professeur d’échecs est, d’abord, en classe, un professeur de comportement. On se sert des échecs comme d’une matière transversale pour apprendre aux enfants à se concentrer, à réfléchir, à prendre une décision, à se tenir correctement et à respecter l’adversaire.  

- Les échecs seraient un outil pour modifier les comportements ?

- Oui, les échecs sont vraiment un outil extraordinaire pour enseigner le respect, le respect des règles, le respect des autres, en classe, dans la vie... L’avantage, c’est que les enfants aiment cette discipline, ainsi les messages passent plus facilement. Les enfants savent qu’ils ne peuvent pas parler et faire une bonne partie en même temps. Ils sont pris dans le jeu, s’appliquent et se concentrent. C’est donc plus facile de leur expliquer en faisant le parallèle entre les échecs et les règles de vie enseignées en classe. Si je leur demande : pourquoi le fou ne bouge pas comme ceci. Ils vont tous me répondre : parce c’est la règle, c’est la tour qui se déplace comme ceci. Ils ont intégré qu’il y a une règle du jeu à respecter sur un échiquier.  

- Certains formateurs sont bilingues et font leur cours en corse. Les enfants adhèrent-ils ?

Oui, parce que les échecs sont quelque chose de concret. Quand on dit « u cavallu piglia a torra », le cavalier prend la tour, c’est concret et simple, sujet + verbe + complément. Ceci dit, le vocabulaire technique des échecs se résume à une dizaine de mots, le reste est du langage courant. En fait, les échecs ressemblent un peu à une langue vivante. Plus les enfants apprennent tôt, plus ils acquièrent les automatismes d’une langue maternelle, mieux ils arrivent à parler échecs. Moi, j’ai appris tard, si bien que dès que j’arrête de réfléchir, je fais une gaffe. Je suis donc obligé de passer par un processus cérébral plus laborieux avant de trouver le bon coup alors que chez les enfants, le bon coup arrive toute de suite.  

- Tout les enfants peuvent-ils jouer aux échecs ?

- Tout le monde peut s’épanouir sur un échiquier, aussi bien un enfant turbulent ou hyperactif qu’un enfant calme. Les parents sont souvent très impressionnés en voyant que leur enfant hyperactif ne bouge pas devant un échiquier. Ne pas bouger, cela s’apprend. Au début, l’enfant va arriver à s’asseoir un quart d’heure, puis, petit à petit, il va prendre conscience qu’il obtiendra un meilleur résultat s’il reste assis plus longtemps et arrivera à se poser une, deux ou trois heures devant un échiquier. Seulement ce sera un attaquant, pas un défenseur. Cet enfant va transférer son hyperactivité dans une partie, qui sera plus violente. On arrive à lire sur un échiquier le caractère d’un enfant car c’est sa pensée directe, sa stratégie, sa technique et ses sentiments qui ressortent de son jeu.  

- Comment savoir qu’un enfant est une graine de futur champion ?

- Il est heureux devant un échiquier, il a l’œil qui pétille. Ses coups sont plus profonds. Il ne joue pas par hasard. Il sait pourquoi il joue un coup. Il a toujours une idée en tête. Mais les échecs sont suffisamment riches pour que chaque caractère puisse se révéler sur un échiquier et être en adéquation avec ce sport.  

- Pourquoi y-a-t-il si peu d’adultes licenciés ?

-  Au Club de Bastia, il y a environ 250 adultes sur 6800 licenciés. Beaucoup d’adultes débutants ont du mal à franchir le pas parce qu’ils pensent que les échecs sont un jeu difficile, élitiste et mental alors que c’est aussi un jeu physique, notamment en compétition. C’est un sport cérébral.  

- Et aussi un sport de compétition ?

- Les échecs sont un jeu de construction, pas forcément de compétition. La compétition n’est pas obligatoire. Il y a des gens qui ne veulent pas en faire et jouent pour le plaisir de construire de belles parties, une belle stratégie, pas forcément pour gagner. Il y a deux catégories de joueurs d’échecs : les théoriciens et les sportifs. Les premiers aiment la beauté du jeu, le coup parfait, l’analyse des parties, un peu comme l’école parnassienne de l’art pour l’art, mais n’aiment pas le côté compétition. Leurs résultats sont moins bons que ceux des sportifs, qui jouent pour le résultat. Quoi qui se passe sur l’échiquier, ces derniers jouent pour gagner, pour la compétition. Ils regardent la pendule, mettent la pression, jouent des coups, peut-être pas corrects mais pour poser des poser des problèmes à l’adversaire. 

- Quelles sont les qualités d’un bon joueur d’échecs ?

- De la concentration, de la mémoire et surtout de la volonté, la volonté de surmonter les obstacles et d’aller de l’avant. Le jeu d’échecs est une succession de problèmes à résoudre, de jeux de logique plus que de mathématiques. Un autre cliché associe les échecs et les maths, or il y a des littéraires, des poètes, qui sont d’excellents joueurs et qui ont, ce que les matheux comme moi n’ont pas, de l’imagination et de la créativité.  

- Devenir un joueur d’échecs, qu’est-ce que cela vous a appris ?

A gérer mes émotions. C’est un jeu très stressant en compétition. On a parfois une poignée de secondes pour prendre des décisions. Le côté stress est très difficile à supporter, plus que dans les sports collectifs, parce que vous êtes le seul maître à bord, donc s’il y a un souci, c’est de votre faute. Cela vous apprend donc à gérer, à la fois, le stress et la responsabilité.

- Quels sont les défis que la ligue entend relever pour le futur ?

Il reste encore beaucoup de choses à faire et à construire, même si beaucoup a déjà été fait. Je m’occupe d’accompagner l’élite corse qui commence, déjà, à obtenir des résultats avec des titres de champions de France, des places en championnat d’Europe. Nous avons aujourd’hui des visions mondiales. A juste titre, parce que dans le monde échiquéen, l’exemple corse est cité comme un modèle de réussite par des ambassadeurs tels que Kasparov et d’autres champions du monde.  
                                                                                                           Propos recueillis par N.M.

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